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Réflexion : Le coût réel de la servitude volontaire au Maniema (RD Congo) : prédation, népotisme, démission-légitimation, fanatisme aveugle…

Nous vous proposons cette réflexion scientifique du professeur Fraternel Amuri sur la situation politique au Maniema.

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Le coût réel de la servitude volontaire au Maniema (RD Congo) : prédation, népotisme, démission-légitimation, fanatisme aveugle…

« Depuis le XVIe siècle, la question redoutable demeure : pourquoi l’être humain combat-il pour sa servitude comme si son bonheur en dépendait ? » (Etienne de La Boétie, 1530-1563)

En date du 20 avril 2018, la Cour suprême de justice de la République démocratique du Congo (RD Congo) a rendu son arrêt d’annulation de l’élection du chef Tunda Kasongo Prosper, pourtant vainqueur avec une majorité absolue (16/24 voix) au poste de gouverneur de province au Maniema. Les conséquences ne se sont pas fait attendre, allant des prévisibles aux imprévisibles pour des acteurs enclins à gérer le présent, ce qui échappe à la logique des coûts-bénéfices inspirant toute gestion prévisionnelle et efficace : « gérer, c’est prévoir », dit-on.

En effet, la conséquence la plus remarquable, évidement politique, qui a attiré l’attention des intellectuels avisés, concernait l’impossibilité pour la Majorité présidentielle (MP) de changer le sort scellé de son prochain candidat qui s’engagerait dans la nouvelle compétition électorale, celle de gouverneur, décidée par la Cour. En d’autres termes, quels que soient les scenarii, il était exclu, sur la base de la configuration de l’électorat (constitué de députés provinciaux du Maniema à majorité pro-alternative), que le candidat de la MP l’emportât devant le groupe des « Indépendants ». Pour rappel, il a été souligné dans la réflexion du 23 avril 2018 ce qui suit :

« De prime abord, il convient de souligner que, même si le bureau d’études de la MP avait proposé de remplacer Justin Omolela Selemani (7/24 voix) par un député provincial de leur obédience, rien ne leur aurait permis de gagner l’élection dans ce contexte précis. Peut-être, l’échec aurait été allégé en termes de nombre de voix que le nouveau aurait obtenues. En d’autres termes, même en l’absence de Tunda, tout autre indépendant mais député provincial identifié avec le Maniema d’en bas, gagnerait face à Omolela, voire face à tout autre candidat de la MP, national ou provincial soit-il. Ceci est simplement vrai dans la mesure où l’enjeu consistait et consiste encore à se débarrasser de tout candidat sur qui pèserait la présomption de vouloir prendre le pouvoir pour reproduire le système de prédation incarné par le camp dominant (Pouvoir) »[1].

Prenant la mesure de ce défi pour le contrôle des ressources du Maniema, la Majorité présidentielle a dû tourner le dos au schéma électoral, pourtant consacré par l’arrêt de la Cour, pour exploiter la formule de la nomination comme mode de désignation par excellence : celui-ci garantit une grande marge de manœuvre à l’autorité appelée à nommer le gouverneur de province[2].

Confirmé dans ses fonctions de gouverneur intérimaire pour une période qui s’étend jusqu’à l’élection de décembre 2018, aurait-il annoncé lui-même, Monsieur Jérôme Bikenge Musimbi, ancien Vice-gouverneur sous le règne de Pascal Tutu Salumu, ancien gouverneur déchu, est cet homme qui incarnerait l’alternative à l’élection contournée par la MP. Manifestement, cet acte est pris au mépris de l’arrêt de la Cour ; les actes de grande portée politique pris également par le nouveau maître de la « transition » au Maniema, portent un coup dur au prescrit de la Constitution et de lois en matière d’intérim.

Sans refaire ici une leçon de droit administratif, il convient de noter que le bénéficiaire d’un pouvoir par intérim, jouit de prérogatives limitées en raison de la nature délicate de certaines questions ou matières sur lesquelles il ne peut se permettre de décider sans dépasser les limites de ses compétences. Particulièrement, les effets juridiques de grandes décisions prises dans le contexte d’une délégation de signature et même de pouvoir, poseraient un problème pour leur retrait, surtout lorsque lesdits effets correspondent à des droits et avantages créés en faveur des tiers ou des obligations à charge des tiers.

Le gouverneur Jérôme Bikenge, l’homme de la situation ou simplement le troisième larron mal inspiré et piégé ?

Spécifiquement parlant, les nominations récemment intervenues dans le cadre du réaménagement du gouvernement provincial et de la Direction générale des recettes du Maniema (DGRMA) ont suscité des réactions dans tous les sens : aussi bien du côté des acteurs politiques que du côté de la Société civile, les décisions de l’autorité provinciale ont provoqué des contestations. En effet, l’on a assisté à des déclarations parmi les anciens ministres remplacés du gouvernement provincial, dénonçant d’abord l’illégalité de l’arrêté de l’autorité provinciale et initiant ensuite une requête en annulation de cette décision auprès de la Cour d’appel (premier degré).  L’on a également constaté l’initiative de la Société civile, celle d’une pétition appelant à l’élection du gouverneur dans un meilleur délai, ce qui permettrait de mettre fin à l’état d’anarchie créé par la MP.

C’est le lieu de confirmer que, au-delà des abus constatés dans le chef du gouverneur intérimaire, notamment le fait de nommer de nouveaux membres au sein du gouvernement, la prédation était et est demeurée à l’œuvre aussi bien sous Pascal Tutu, et la transition précédant l’élection du 28 mars 2018 qu’après l’annulation de l’élection de Tunda. L’évidence est donnée, d’une part, par le refus des sortants de procéder à la remise et reprise avec les entrants, et, d’autre part, leur recours juridictionnel s’appuyant sur la façade légale de leur opposition à l’exécution d’un arrêté manifestement illégal.

Comme on peut le remarquer, il est intéressant de dégager la signification sociologique d’une telle entreprise juridictionnelle, précédée par un refus de céder les bureaux aux nouveaux locataires désignés par l’autorité provinciale. La prédation des ressources au Maniema est d’une telle évidence qu’il n’est plus nécessaire de s’interroger sur les motivations du changement d’attitude de la plupart de ces anciens gestionnaires (ex-ministres provinciaux) qui décident de se révolter contre leur ancien vice-gouverneur : ce dernier aurait décidé de les retirer des positions de pouvoir.

Le cas le plus emblématique demeure la prise de position de Monsieur Modeste Munganga, le ministre honoraire de finances, qui s’est illustré en chef de file, lui qui, sous d’autres cieux, aurait dû éviter toutes tergiversations susceptibles d’alimenter les soupçons de son intransigeance à quitter son poste. L’on devine sans peine que les prétentions légitimes affichées sur le terrain de la justice, sont surtout une expression de la volonté manifeste des concernés, de poursuivre la prédation des ressources derrière le paravent de la légalité de l’intérim qu’ils assuraient jusque-là. Cette attitude paradoxale rappelle le phénomène bisikatike[3] connu dans les sites d’exploitation artisanale de la cassitérite et coltan sous le règne du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) pendant la guerre au Maniema.

A propos des ratés dans les nominations déjà mises en cause, il y a lieu de se demander si le gouverneur Jérôme est conscient de l’erreur commise lors du recrutement du personnel politique au sein du gouvernement provincial. Le cas le plus gênant concerne la tristement célèbre ministre de genre et famille. Alors qu’à Kindu, la majorité de la population sait que l’intéressée ne dispose même pas d’un diplôme d’Etat, le gouverneur Jérôme Bikenge est demeuré le seul à soutenir que la dame était une détentrice d’un diplôme d’ingénieur agronome de l’Université de Kindu[4], comme cela ressort de cet extrait en circulation dans le réseau whatsapp :

« Je suis à Salamabila pour une mission de service. Il vous souviendra qu’en date du 24/05/2018, des événements très malheureux ont eu lieu dans cette commune, lesquels appelaient de ma part une prompte descente sur le lieu pour réconforter, et la société Namoya Mining, et la population riveraine. L’événement de la ministre s’est déroulé à mon absence. La dame a un diplôme d’ingénieur agronome de l’UNIKI. Malheureusement, elle n’est pas à mesure de défendre son diplôme et de refléter réellement le niveau intellectuel qu’elle prétend avoir. J’ai fait honneur à la femme congolaise du Maniema qui passe tout son temps à réclamer la parité avec son frère (homme maniemien). Je suis partisan de l’excellence et de la qualité. Je vais demander donc à celui qui me l’a recommandée d’y pourvoir avec une candidate compétente. Ce sont là les aléas de la politique. Merci et bonne journée »[5].

En fait, quelles que soient les raisons avancées (mauvais choix fait par la personne qui a recommandé la candidate, aléas politiques…), il faut simplement déplorer que le gouverneur, juriste de formation, ait pris le loisir de nommer une femme qu’il ne connaissait pas et dont il ignorait tout l’essentiel concernant le profil pour l’exercice des fonctions de ministre. Pour confirmer sa persévérance dans l’erreur, ce qui devient impardonnable, le gouverneur Jérôme choisit de s’en remettre à la même personne ayant fait une première mauvaise recommandation, de lui proposer une nouvelle personne, espérant qu’elle remplira les critères voulus pour le poste à pourvoir.

C’est tout le prix mérité d’avoir accepté de jouer le rôle de figurant pour endosser les aventures de ceux qui ont décidé d’empêcher le vainqueur du 28 mars d’exercer son mandat politique. C’est du népotisme, ni plus ni moins. Comment comprendre qu’après sept ans de service en qualité de vice-gouverneur, l’on se permette en tant que gouverneur de province, de procéder au recrutement du personnel politique sur la base des recommandations des personnes totalement inconnues de la vie publique ? Que l’on se rappelle que, dès la confirmation de la victoire de Tunda par la Cour d’appel, le vice-gouverneur et gouverneur ad interim était parmi les premiers acteurs politiques représentant la MP au Maniema, à émettre le doute sur la qualité de la personne du chef Tunda (un chef coutumier). C’est une responsabilité historique qui le suivra dans son parcours politique : jouer au troisième larron dans un contexte aussi difficile que celui du Maniema, risquera de le condamner à beaucoup d’abus, étant constamment préoccupé à satisfaire les caprices de multiples intermédiaires (brokers).

La prédation à l’œuvre à Salamabila apparaît comme une fenêtre ouverte, permettant aux observateurs avertis de repérer le vrai motif des coups assenés à la démocratie au Maniema. A juste titre, la présence du gouverneur de province et du numéro 1 national du renseignement congolais à Namoya (Salamabila), comme s’ils venaient d’être saisis par leurs représentants locaux sur une possible occupation imminente du milieu par des forces étrangères ou une rébellion en gestation.

L’on se rappelle, non sans regret, que Monsieur Jérôme Bikenge, alors vice-gouverneur, avait été incapable d’effectuer, et même son titulaire Tutu Salumu, la visite de la rivière Lulindi aux environs de Kalima (moins de 120 km de Kindu), dans son terroir de Pangi, pour consoler les familles ayant perdu certains de leurs lors du naufrage d’une pirogue il y a deux ans. Il ne se contenta que de dépêcher son chargé des missions, le Sieur Kamango Wakusomba dit Kilumbu III[6], qui aurait commis le détournement d’une bonne partie du fonds destiné aux familles des victimes. Toutefois, il y a lieu de s’étonner devant la diligence avec laquelle le gouverneur de province s’est déployé à Salamabila, profitant d’un vol assuré par un appareil de Banro Mining[7]. De façon péremptoire, l’on déclare que l’autorité provinciale a dû se dépêcher sur le lieu pour s’enquérir personnellement de la situation sur le terrain, notamment « consoler » la société Banro de Namoya (l’outil de production garantissant la manne) et les populations civiles, victimes collatérales des affrontements entre les troupes gouvernementales et les miliciens du groupe maï-maï Malaika. Les victimes dont il est question dans cette contrée rurale, sont en fait des populations affligées par une guerre « injuste », ayant son soubassement dans l’injustice sociale orchestrée par les hommes politiques au pouvoir, provinciaux et nationaux. Ces derniers ont cautionné la signature d’un cahier des charges qui peine à être exécuté (pas même à 10 %) depuis le début de l’exploitation des mines d’or par Banro.

La démission de l’ancien Dircab Adolphe Ndokili, retour à la raison ou réflexe ethnique fondant un refus de soutiens ?

Monsieur Adolphe Ndokili, Chef de travaux à l’Université de Kindu et doctorant à l’Université de Kisangani, est l’ancien directeur de cabinet (Dircab) de l’ancien gouverneur Pascal Tutu Salumu, déchu en décembre 2017.

Marquée par un vote majoritaire de 16 voix pour et d’une seule voix contre, sans compter les trois abstentions au parfum de fantaisie, sur un total de 20 députés présents à la séance du 16 décembre 2017, la déchéance de Tutu Salumu est plutôt une base pertinente dont il faudrait partir pour jauger la consistance et la sincérité de l’argumentaire de l’ancien Dircab qui venait de démissionner de son poste avant-hier (le 29 mai 2018, d’après sa lettre). En d’autres termes, il faudrait bien se rappeler les griefs qui étaient soulevés à l’encontre de Pascal Tutu pour évaluer objectivement le rôle joué par l’ancien Dircab aux côtés de l’ex-gouverneur du Maniema. Voici ce que Radio Okapi écrit en date du 16 décembre 2017 à ce sujet :

« Une motion de défiance qui visait le gouverneur du Maniema a été déposée le 24 novembre à l’Assemblée provinciale. Cette motion signée par 14 députés sur les 24 qui composent l’organe délibérant du Maniema, avait été notifiée et transmise à l’autorité provinciale juste après sa réception par le président de l’Assemblée provinciale. Djumaini Bin Malisawa, auteur de la motion, accusait le chef de l’exécutif du Maniema de mauvaise gestion. Selon lui, le gouverneur manque une politique « pour assurer la sécurité de la ville de Kindu et de la province ». Ce qui entraîne, pour lui, une insécurité aggravée et la résurgence des bandits à mains armées. Il dénonçait aussi l’opacité dans la gestion financière de la province »[8].

Malgré l’évocation de l’absence d’une politique de sécurité pour la ville de Kindu et la province du Maniema, il est extrêmement important d’insister sur le dernier grief cité dans la liste attribuée au député Djumaini bin Malisawa, qui semble le plus éclairant pour qui veut comprendre l’enjeu d’enrichissement dans la politique congolaise. En fait, il convient de souligner que l’enjeu du maintien de Tutu pendant 7 ans à la tête de la province du Maniema, est le même qui l’a finalement fait partir de là. Cet enjeu est celui qui a justifié l’imposition d’un candidat impopulaire (Justin Omolela Selemani) par une tendance de la MP, en même temps sa contestation par une autre (dans l’ombre), lors de l’élection de gouverneur en mars 2018. C’est également le même enjeu qui a justifié le refus de la MP de s’incliner devant une victoire électorale démocratique et propre en faveur d’un candidat indépendant (Tunda Kasongo), allant jusqu’à la faire annuler par la Cour suprême de justice. Une fois encore, cet enjeu a entraîné la MP à imposer Jérôme Bikenge comme gouverneur au détriment de la nouvelle élection, toujours attendue mais que la MP ne peut pas gagner.

Objectivement parlant, la lettre de l’ancien Dircab n’a fait qu’apporter un témoignage sincère[9], de manière inattendue, sur sa propre responsabilité dans la gestion (évidemment, peu brillante) de la province du Maniema sous Tutu Salumu. Pour le démontrer, il suffit de lire ce paragraphe de cette lettre-surprise :

« En effet, c’est depuis plus de sept ans et neuf mois qu’il a plu à Son Excellence TUTU SALUMU Pascal, alors Gouverneur de Province de faire de ma modeste personne son Directeur de cabinet, fonction que j’ai exercée avec toute ma tête et tout mon cœur et ce, à son entière satisfaction, à celle de l’ensemble de membres du cabinet dont vous-même[10] ainsi que de tous les autres bénéficiaires des prestations du gouvernorat en particulier et du gouvernement provincial en général »[11].

En toute liberté, Ndokili, l’auteur de la lettre, soutient formellement qu’il a entièrement donné satisfaction à Monsieur Tutu, alors gouverneur. Mais, quelle est l’appréciation retenue des résultats de la gestion de Tutu pendant les sept ans au cours desquels Monsieur Ndokili a tout fait avec sa tête et son cœur pour consolider l’action gouvernementale au Maniema ? Est-ce que Ndokili serait, sans le savoir ni le vouloir, en train de faire un aveu sur sa part de responsabilité de défaillances de gestion constatées dans le chef du gouverneur Tutu ? Tout le monde sait que Tutu a effectivement tout réussi (en termes d’enrichissement personnel), sauf l’intérêt commun du Maniema. Donc, s’il y a eu satisfaction, c’est justement celle des dirigeants comme d’ailleurs bien spécifié par Ndokili. A ce titre, il peut légitimement s’en féliciter.

Une nouvelle question, c’est bien de savoir si Monsieur Ndokili, en agissant ainsi, a voulu démontrer qu’il venait d’opérer une révolution au niveau individuel, celle de retour à la raison d’homme de science préoccupé par la rationalité dans son agir politique, ou simplement un acte qui serait inspiré par le réflexe ethnique de ne pas servir le gouverneur Jérôme Bikenge, hier soumis à l’autorité de son maître authentique et légitime ? A ce stade, il y a également lieu de se demander si la démission de l’ancien Dircab ne procéderait pas d’une stratégie commune consistant à déstabiliser un gouverneur que tous les lieutenants de Tutu ne jugent pas légitime à leurs yeux. Il suffit de tester l’opinion de la population du Maniema, notamment à Kindu, pour se rendre compte que les relations entre Tutu Salumu, alors gouverneur, et Jérôme Bikenge, alors vice-gouverneur, n’ont jamais été aussi marquées d’harmonie et de respect sincères pour que l’on s’étonne devant les actions de sabotage masqué des hommes du premier.

Un peu de sociologie de l’ethnicité au Maniema permet de comprendre aussi que les principaux opposants qui s’érigent en obstacle sur le chemin de Jérôme Bikenge, sont justement des ressortissants du territoire qui représente le coffre-fort du Maniema aujourd’hui. Quoi de plus normal que de voir des voix s’élever pour réclamer le contrôle du pouvoir économico-financier, celui-ci passant par l’exercice du pouvoir politique dans un système néo-patrimonial ? Ce complexe katangais de type « nous sommes le coffre-fort ; nous sommes le pouvoir », a sa part dans la complexification de la politique actuelle du Maniema, ce qui, à long terme, peut renforcer les clivages avec des revendications du genre de celles qu’on observe au Nord-Kivu[12].

Un autre volet, il ne semble pas réaliste et cohérent qu’une dénonciation de la « prédation » et de la « légèreté criminelle sans scrupule ni pudeur» viennent d’un homme (Ndokili) qui, en dépit de l’utilisation de sa tête et de son cœur au service du gouverneur Tutu, n’a pas permis à ce dernier de conserver le pouvoir qu’il venait de perdre en décembre 2017, à cause, entre autres, d’une mauvaise gestion, notamment le manque de politique pour assurer la sécurité dans la ville (Kindu) et la province (Maniema). Il faut souligner que le cahier des charges non exécuté à ce jour à Salamabila, avait été signé sous les auspices du gouverneur Tutu Salumu, ressortissant de Kabambare, territoire logeant les mines exploitées par Banro, cause de morts inutiles que l’on déplore aujourd’hui dans le terroir.

Le sérieux évoqué aurait dû inspirer Ndokili depuis les premières années de gestion de la province par Tutu Salumu, cause immédiate de tous les changements mal assumés aujourd’hui. Une chose reste cependant vraie et noble: les ambitions politiques pour l’avenir peuvent justifier le retrait du jeu politique actuel devenu dangereux pour les acteurs eux-mêmes : sachant que demain les populations, victimes de tous les mauvais coups de certains politiciens, sauront prendre leur revanche, les visionnaires sont ceux qui savent anticiper, notamment en acceptant  de faire des sacrifices aujourd’hui, renonçant au pouvoir pendant que les eaux sont troublées, avec l’idée d’ y retourner à partir de la base pour laquelle on aura combattu contre les défaillants.

Le sénateur Mulaila Tenga du Maniema, un thuriféraire à la rhétorique anachronique et dépourvue du sens de l’histoire, pour quelle cause noble ?

L’abus de parole est dangereux en politique, mais la dangerosité augmente à mesure que l’on quitte du niveau individuel au niveau collectif. Depuis longtemps, il a été dénoncé, chez ce sénateur du Maniema, les excès de flatterie à l’égard du régime et de la personne du chef de l’Etat, Joseph Kabila. Par ses prestations au cours de l’émission « Dialogue entre Congolais », il avait déjà vexé beaucoup de ses compatriotes, en général, et de ses frères et sœurs du Maniema, en particulier, non par des injures, mais simplement par ses tendances manifestes de diluer et de dévaluer les débats en les réduisant aux enjeux du pouvoir et de la personne du Président de la République. Néanmoins, il serait fondamental de privilégier les débats d’ordre institutionnel, pas de discours incantatoires prônant la mystification d’une personne dont la maturité peut, contre toute attente, lui inspirer une attitude de mépris face aux flatteries dépourvues de tout sens du réel.

En effet, le point c’est de dire que le Sénateur Mulaila ne devrait pas manquer à dire, une fois confronté aux journalistes ; il devrait au besoin décliner les offres de ces derniers chaque fois qu’il pressent qu’il n’a pas quelque chose de pertinent à communiquer pour marquer une présence utile dans l’espace médiatique. Il est, en fait, déplorable de noter, pour le compte du Maniema qu’il représente au sein du Sénat congolais, des déclarations du genre à se disqualifier en tant qu’homme tout court, en tant qu’homme politique et en tant qu’intellectuel.

D’où vient alors cette inspiration infamante de se constituer une cosmologie personnelle qui n’a aucune base ni dans son groupe ethnique ni dans sa religion ? Quand le Sénateur Mulaila dit « Kabila est là, il sera là et il est là, il a été là », répondant à une question de journaliste à Kindu, dans son Maniema natal, cela ne peut révolter personne car il peut s’agir d’une simple fantaisie ou, au contraire, d’une détermination pour un régime de se perpétuer, notamment dans une logique autoritaire (déjà bien ancrée) de renouvellement sans renouveau, donc le statu quo. Même quand il ajoute : « Si vous voulez rester en RDC, pays où il fait beau vivre et vous voulez qu’il y ait paix, la paix c’est Kabila, l’avenir de la République c’est Kabila », ceci n’a rien de scandaleux, le propos relevant manifestement d’une rhétorique propagandiste.

Mais, le plus dangereux, c’est d’aller aux extrêmes et affirmer avec des accents de fanatisme intégriste : « J’ai suivi dans des réseaux sociaux, certains Congolais abusant de la démocratie et de la liberté d’expression déclarer n’importe quoi, je leur dis que ce Congo appartient à Kabila. Après Dieu, c’est Kabila ; après Kabila, c’est nous que vous voyez là, c’est nous tous ». Puis, souligne : « Comme pour dire après Dieu, c’est l’Etat, et l’Etat c’est Kabila qui est le patron de l’Etat, vous n’allez pas me dire le contraire »[13].

Vouloir à tout prix créer une hiérarchie divine qui partirait de Dieu à Kabila, est une entreprise dangereuse aussi bien sur le plan religieux que sur le plan académique. Pour la religion, il s’agirait d’une profanation du sacré en même temps qu’une sacralisation du profane : l’on ne voit pas comment le Sénateur justifierait, en christianisme comme en Islam, la place de Joseph Kabila dans la hiérarchie des forces divines ou cosmiques. Chez les chrétiens catholiques, il y a la Trinité : « Dieu, le Père ; Dieu, le Fils et Dieu, le Saint-Esprit ». Outre les hommes de Dieu, la Bible ne reconnaît que les parents comme les principaux représentants de Dieu sur terre : « Un enfant qui ne respecte pas ses parents ne peut espérer hériter le royaume de Dieu ». Cela fait sens et ne permet pas de discussion supplémentaire.

Le Président Joseph Kabila, chrétien protestant, ne se sentirait aucunement flatté par une telle supercherie, si pas une hérésie ; bien au contraire, le risque politique est grand pour l’auteur d’une imagination pauvre, que le destinataire découvre dès les premiers instants de la réflexion. Il n’existe aucun désir, dans le contexte actuel (21e siècle), d’être considéré comme sous-dieu pour jouir pleinement de délices du pouvoir. La longévité d’un règne ainsi que les honneurs et les privilèges qui découlent du pouvoir fondent la passion de la plupart des dirigeants ; le culte de la personnalité est justement suscité par les initiatives des courtisans du régime (le mystère de la servitude volontaire) : Joseph Kabila n’exigera jamais des autres qu’ils le considèrent comme adjoint de Dieu ; c’est un humain avec une conscience de mortel.

Pour le monde académique[14], les Etats modernes ont déjà (tous : je n’en doute pas) renoncé aux prétentions de reconnaître aux gouvernants des prérogatives divines du type « représentants de Dieu ». Il est donc anachronique de vouloir, pour l’une ou l’autre raison inavouable, attribuer au Président Kabila, une nature divine ; il n’en a pas besoin pour remplir ses obligations liées aux fonctions de président de la république, une institution du pays consacrée par la Constitution de la RDC.

Tenir compte du sens de l’histoire (et la réputation) est aussi fondamental pour la formation de l’agir politique : sachant que « les hommes passent, les institutions restent », il serait dangereux de faire une déclaration incontrôlée en tant que sénateur, homme politique identifié avec une province, contrairement à un député (national), qui lui, représente le peuple congolais dans son entièreté. A chaque province ou chaque milieu ou encore chaque groupement humain s’attachent un certain nombre de stéréotypes et ses membres en prennent conscience et travaillent nuit et jour pour se débarrasser de stéréotypes négatifs et renforcer ceux positifs. Si la province du Maniema est toujours identifiée (historiquement parlant) comme le « pays de mangeurs d’hommes », sans forcément être vrai, ceci exerce sur le plan symbolique un impact à la fois sur le mental des acteurs concernés (Maniemiens) et sur les imaginaires des observateurs. De même, les déclarations politiques contredisant les conventions et croyances ancrées en tant que des rationalités admises, peuvent allonger la liste des stéréotypes et affecter l’identité de tout le monde, dans le présent comme dans l’avenir.

Il faudrait éviter que des erreurs personnelles soient imputées à des générations et que ces dernières puissent en souffrir un jour sans en savoir les soubassements. Le Maniema est présent dans chaque régime depuis l’Indépendance (1960), mais qu’est-ce que les élites ont fait jusqu’à ce jour pour honorer tout le monde ? En d’autres termes, les luttes et ambitions égoïstes des élites du Maniema d’aujourd’hui, ne devraient pas avoir d’implications négatives sur les autres groupes non pris en compte. L’on doit respecter l’identité de la province et ne jamais l’instrumentaliser pour consolider des acquis personnels par rapport à un régime. Les hommes, comme les régimes, passeront toujours ; les hommes et femmes de chaque province de demain, ne devront pas souffrir des aventures de ceux qui sont là aujourd’hui. « Nous avons hérité de nos ancêtres un Maniema uni, libre et respectueux de valeurs, nous devrons léguer à nos enfants un Maniema uni, libre et respectueux de valeurs », pour paraphraser l’immortel Révérend Ekofo Bonyeku.

C’est le même Sénateur Mulaila qui a fait une déclaration pour vanter les femmes du Maniema, en réaction aux sarcasmes des internautes à l’endroit de la tristement célèbre Ministre de genre et famille qui a dû démissionner sans avoir travaillé. Il ne suffit pas d’affirmer qu’« au Maniema, il y a des femmes universitaires, il y a des femmes dynamiques, il y a des femmes qui peuvent défendre l’intérêt de la nation et non seulement du Maniema »[15]. Ce qui importe, c’est de savoir valoriser ces femmes laissées à l’ombre au profit des femmes sortant de l’anonymat et affichant l’ignorance pour occuper des ministères, des directions, des divisions, bref, des postes de commandement sans raison noble ni garantie d’efficacité.

Le Gouverneur de la province du Maniema, plutôt que de prendre le temps de réfléchir et d’identifier ces femmes dont le Sénateur parle a posteriori et malheureusement pour la bonne forme, donc après le coup fatal de la honte frappant une province au mythe fort mais décapité (ku Maniema, hakutoke boy), il a curieusement annoncé qu’il demandait à la même personne qui lui avait proposé la femme incompétente, de lui trouver une autre, comme si l’intéressée était plus avertie que lui-même en matière de recrutement, ou simplement disposerait d’un veto en matière de désignation des ministrables. Ça s’appelle, le népotisme, le clientélisme, le favoritisme…tout ceci ne permettra jamais aux femmes universitaires trainant sur la liste du Sénateur Mulaila, tout comme des hommes compétents mais ignorés des acteurs dominant la scène politique, de quitter l’ombre.

 

Fait le 31 mai 2018.

 

Professeur Fraternel D. Amuri

Framuri23@hotmail.com

[1] F. Amuri, “L’obsession du pouvoir de la prédation contre la démocratie au Maniema (RD Congo) : vers une doctrine de « qui perd, gagne » ?’’  https://kinduinfo.net/2018/04/23/reflexion-lobsession-du-pouvoir-de-la-predation-contre-la-democratie-au-maniema-rd-congo-vers-une-doctrine-de-qui-perd-gagne/ [Consulté le 31 mai 2018]

[2] En dépit d’une consultation possible au niveau de la plateforme, MP, il reste que l’autorité dispose d’une grande liberté quant à la décision finale, surtout lorsqu’on se rappelle l’obstacle que l’élection représente dans le contexte d’un électorat divisé et figé dans des tendances « idéologiquement » opposées et statistiquement inégales.

[3] « Que ça [la guerre] ne s’arrête pas maintenant]. Pendant que la guerre se poursuit, le business [prospère] de minerais devrait aussi continuer, créant ainsi un semblant d’équilibre entre toutes les parties : les autorités politico-administratives et militaires exploitent les ressources de diverse nature, dans l’entretemps, les populations locales s’impliquent dans des transactions commerciales des produits miniers avec les mêmes les opérateurs de la guerre.

[4] Dans l’hypothèse où cette femme serait effectivement détentrice d’un diplôme universitaire de l’UNIKI, ce serait aussi une façon de confirmer les crimes intellectuels inaugurés par le tristement célèbre plagiat d’un mémoire de DES soutenu comme thèse de doctorat avec la bénédiction du premier garant des instructions académiques au sein de l’institution. Le mal est simplement profond !

[5] Message reçu le 29 mai 2018.

[6] L’histoire peu brillante de l’intéressé, alors chef de la collectivité-chefferie des Babene (par usurpation), dans le territoire de Pangi, est un précédent fâcheux qui devrait augurer de l’inefficacité de la mission dont il était chargé par le Vice-gouverneur. L’on raconte que le vice-gouverneur se serait finalement débarrassé de lui pour abus graves pendant la mission de Lulindi.

[7] Société canadienne exploitant l’or de Salamabila situé dans le Sud-Maniema, à plus de 350km de Kindu.

[8] Radio Okapi, “Maniema : le gouverneur Pascal Tutu déchu » https://www.radiookapi.net/2017/12/16/actualite/politique/maniema-le-gouverneur-pascal-tutu-dechu [Consulté le 31 mai 2018]

[9] C’est, en quelque sorte, comme dans Zadig, la pierre qui porte témoignage, bien que de manière paradoxale !

[10] “Vous-même” : pour désigner l’actuel gouverneur de province, Jérôme Bikenge, alors vice-gouverneur.

[11] Lettre de démission de Monsieur Ndokili Morisho Adolphe, Directeur de cabinet du Gouverneur de province, adressée à Son Excellence Monsieur Bikenge Musimbi, Vice-Gouverneur et Gouverneur a.i. du Maniema, Kindu, le 29 mai 2018.

[12] Il est soulevé le problème de « privilèges » que certains groupes auraient tendance à s’octroyer au nom d’une certaine légitimité basée sur les positions occupées par rapport au régime en place.

[13] Ch. Londe, « Sénateur Mulaila « Voter Kabila, c’est voter pour la paix, …et l’Etat c’est Kabila qui est le patron de l’Etat » https://kinduinfo.net/2018/05/30/senateur-mulaila-voter-kabila-cest-voter-pour-la-paix-et-letat-cest-kabila-qui-est-le-patron-de-letat/ [Consulté le 31 mai 2018]

[14] Il est rapporté que le Sénateur Mulaila enseigne aussi à l’Université de Kindu. Si telle information est vraie, il devient urgent de revoir cette façon de faire la politique alors que l’on côtoie le sanctuaire du savoir scientifique.

[15]  Ch. Londe, « Sénateur Mulaila « Le Maniema a des femmes capables de travailler dans toutes les institutions de l’Etat », https://kinduinfo.net/2018/05/30/senateur-mulaila-le-maniema-a-des-femmes-capables-de-travailler-dans-toutes-les-institutions-de-letat/ [Consulté le 31 mai 2018]

 

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Chadrack Londe

Journaliste reporter chez Radio Maniema Libertés
"Mes opinions exprimées ici n'engagent aucune de mes fonctions. Elles le sont à titre personnel." Co-fondateur de kinduinfo.net, Chadrack est un journaliste de carrière, actuellement Rédacteur en Chef au sein de MEDAM asbl, un collectif de médias partenaire de l’UNICEF au Maniema. Écrivain, Journaliste des radios, Rédacteur à http://Kinduinfo.net et http://Actualite.cd. Photojournalist and News Editor at French United Methodist News http://umnews.org/fr '-) Au-delà d’être une passion, le micro et la plume sont pour moi un moyen d’éduquer et de divertir ses auditeurs/lecteurs. Mon slogan est ‘’Consacrer sa vie à la vérité’’ Suivez-moi sur Twitter.com/ChadrackLonde